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  • René Char, poète et résistant français. René Char.

     

    "Le boulanger n'avait pas encore dégrafé les rideaux de fer de sa boutique que déjà le village était assiégé, bâillonné, hypnotisé, mis dans l'impossibilité de bouger. Deux compagnies de S.S. et un détachement de miliciens le tenaient sous la gueule de leurs mitrailleuses et de leurs mortiers. Alors commença l'épreuve.

    Les habitants furent jetés hors des maisons et sommés de se rassembler sur la place centrale. Les clés sur les portes. Un vieux, dur d'oreille, qui ne tenait pas compte assez vite de l'ordre, vit les quatre murs et le toit de sa grange voler en morceaux sous l'effet d'une bombe. Depuis quatre heures j'étais éveillé. Marcelle était venue à mon volet me chuchoter l'alerte. J'avais reconnu immédiatement l'inutilité d'essayer de franchir le cordon de surveillance et de gagner la campagne. Je changeai rapidement de logis. La maison inhabitée où je me réfugiai autorisait, à toute extrémité, une résistance armée efficace. Je pouvais suivre de la fenêtre, derrière les rideaux jaunis, les allées et venues nerveuses des occupants. Pas un des miens n'était présent au village. Cette pensée me rassura. À quelques kilomètres de là, ils suivraient mes consignes et resteraient tapis. Des coups me parvenaient, ponctués d'injures. Les S.S. avaient surpris un jeune maçon qui revenait de relever des collets. Sa frayeur le désigna à leurs tortures. Une voix se penchait hurlante sur le corps tuméfié : « Où est-il? Conduis-nous », suivie de silence. Et coups de pied et coups de crosse de pleuvoir. Une rage insensée s'empara de moi, chassa mon angoisse. Mes mains communiquaient à mon arme leur sueur crispée, exaltaient sa puissance contenue. Je calculais que le malheureux se tairait encore cinq minutes, puis, fatalement, il parlerait. J'eus honte de souhaiter sa mort avant cette échéance. Alors apparut jaillissant de chaque rue la marée des femmes, des enfants, des vieillards, se rendant au lieu de rassemblement, suivant un plan concerté. Ils se hâtaient sans hâte, ruisselant littéralement sur les S.S., les paralysant « en toute bonne foi ». Le maçon fut laissé pour mort. Furieuse, la patrouille se fraya un chemin à travers la foule et porta ses pas plus loin. Avec une prudence infinie, maintenant des yeux anxieux et bons regardaient dans ma direction, passaient comme un jet de lampe sur ma fenêtre. Je me découvris à moitié et un sourire se détacha de ma pâleur. Je tenais à ces êtres par mille fils confiants dont pas un ne devait se rompre.

    J'ai aimé farouchement mes semblables cette journée-là, bien au-delà du sacrifice."

    René Char, 1948, Fureur et Mystère, "Feuillets d'Hypnos - Fragment 128".

     

    Ce portrait est le premier d'une série de quatre, peinte (?) par Martin Lavergne alias Moogly à l'occasion du centenaire de la naissance du grand homme. Cet évènement a été mis en lumière l'an dernier par l'association Poésie en liberté, dont je vous reparlerai très prochainement, qui a choisi René pour "poète de l'année 2007" et dédié un site à cet anniversaire, sur lequel vous trouverez les trois autres portraits ainsi que la présente ecard .

    Moogly illustrateur, Moogly designer, Moogly ivre de la jungle. Moogly. A la question du choix de cet alias, le bonhomme se passera d'abord la main dans une barbe de deux mois, puis, après un long silence ponctué de "mouais" et de froncements de sourcils, vous répondra que c'est pour son amour des plantes vertes, du reggae et des poils que ses amis l'auraient surnommé ainsi. Cela révèle un caractère enfantin, trempé de naïveté, que l'on retrouve dans ses travaux. Martin Lavergne, digne héritier de Ralph Steadman, le génie caricaturiste fantastique de sa majesté, aurait pu être braconnier. Ses armes ? Encre et craies écrasées... pour capturer dans chaque recoin de son esprit les animaux les plus déjantés ayant jamais existé. Eléphant orange, moustique bleu, galopard... Ses couleurs sont vives, pétardes, vous explosent à l'oeil comme un marché aux épices antillais et évoquent les premiers pas du garçon sur l'île de Madagascar, en 1981. (Présentation inspirée du propos de Nicolas Seguin.)

     

    "Toute vie qui doit poindre
    achève un blessé.
    Voici l'arme,
    rien,
    moi,
    ce livre,
    et l'énigme qu'à votre tour vous deviendrez dans le caprice amer des sables."

    René Char, 1950, Les Matinaux, "Toute vie".


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